L'oncle Moszek, dit Max et sa famille
Je crois que ma Grand-Mère avait un attachement particulier à son frère Max. C'était le seul vivant des frère et soeurs qu'elle a élevés Il devait avoir entre 3 et 5 ans quand leur mère est morte. Et ma Grand-Mère, son aînée de 14 ans en a fait office.
Max est né le 15 avril 1997 à Siedlecz et non à Varsovie.
C'était une ville à 90 km de la capitale. Pourquoi mon Arrière Grand-Mère a-t-elle accouchée là? La famille y vivait-elle? Combien de temps sont-ils restés dans la ville? Sa plus jeune soeur Hana est née en 1999 à Varsovie, donc deux ans plus tard. Je m'interrogeais sur le fait quaucun enfant soit né entre 1885 et 1894, soit neuf ans. Ont -ils passé ce temps à Siedlcez ? Et pourquoi?
Il y avait une forte communauté juive à Siedlecz depuis le 16ème siècle.
Il existait un hôpital juif depuis le 18ème siècle. Au moment où Max est né, la moitié de la population de la ville était juive.
Encore un mystère, qui ne sera peut -être jamais élucidé?
Je ne connais rien de l'enfance de Max, sauf qu'il communiquait en polonais ,avec ma Grand-Mère..
Grand-Mère a fait un voyage en Pologne: partie de Paris le 18/08/1921 elle est revenue le 20/02/1922. Est-elle revenue avec son frère Max, ou est-il arrivé quelques mois plus tard?
Toujours est il qu'il vint à Paris en 1922 et de là prépara la venue de sa femme épousée à Varsovie Golda/Génia Zandman. (Nous l'avons toujours appelé tante Génia).
Jusqu'à ce qu'il trouva l'appartement du 5/7 rue Corbeau, dans le 10éme, il habita chez sa soeur au 7 rue Saint Claude. Il avait alors 25 ans.
Je ne sais pas s'il était maroquinier à Varsovie, mais il le fut à Paris.

Au dos de cette photo, écrit en polonais par Max à sa soeur :
" Je t'envoie cette photo, preuve de ma reconnaissance éternelle".
De la part de ton frère Max.
Génia et Max se marièrent civilement à Paris le 15 avril 1924 : ils habitaient alors au 5/7 rue Corbeau, dans le 10ème arrondissement. Ma Grand-Mère était l'un des témoins.
Quand on cherche sur Wikipédia ce qui se passait au 5/7 rue Corbeau autrefois, on peut lire, :
"Avec 168 logements d'une pièce, c'était jusqu'à sa démolition en 1998, le plus grand taudis de Paris."
A l''époque où Max et Génia habitèrent au 5, c'était un immeuble de 4 étages, d'un confort modeste, avec un "cabinet d'aisance" pour 16 logements. L'immeuble était raccordé au réseau d'égouts parisiens (1884).
Il avait été préempté par l'Etat après le vote de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, en 1905. De nombreux gardes républicains y ont habité.
Cet immeuble accueillit d'abord des immigrés belges et italiens, puis l'immigration d'Europe de l'Est se développa. Petit à petit, à partir des années 1920, la composition sociale changea, les juifs polonais y devinrent très majoritaires.
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En 1927, l''Etat vendit l'immeuble à un particulier, Abraham Chmoulovsky qui surélèvera l'immeuble (3 étages de plus) et le modernisera (raccordement au gaz et électricité, eau courante dans les nouveaux bâtiments, et deux W.C. pour 8 appartements).
Pendant la guerre, l'immeuble sera spolié, un administrateur de biens en assura sa gestion qui périclitera jusqu'à sa démolition en 1999.
Le propriétaire fut déporté et assassiné.

Il existe un film documentaire
sur l'histoire du site, écrit et réalisé par Thomas Pendzel,
d'une heure, datant de 2007.


Génia et Max,
à gauche à Varsovie; à droite à Paris.
Mais est-ce au moment du changement de propriétaire ou un peu avant, que Max et Génia déménagèrent au 11 de la même rue, où ils installèrent leur atelier.
Madeleine, la fille de Max et Génia, m'a dit qu'à l'occasion de ce changement d'appartement, la mère de Génia, Chana Zandman née en 1865 et qui arrivait à Paris. Chana était au mariage de Marie Kronental en décembre 1938. maman pose sa main sur son épaule. Son nom de jeune fille était Trembacz. Son frère était un célèbre peintre en Pologne. Il est mort en 1941 dans le Ghetto de Lodz. Je ferai utltérieurement des recherches sur lui.
Max et Génia y connurent la famille Topor, à qui ils cédèrent l'appartement, quand ils déménageront rue d'Albouy (devenue après-guerre, rue Lucien Sampaix) pour un plus grand appartement avec salle de bains et WC. C'était le 1er septembre 1939.
Deux mois, après leur mariage civil à Paris (le religieux a dû se faire en Pologne), Génia accoucha d'un premier garçon Salomon Kronental, né le 18 juin 1924. Malheureusement , il décèdera à l'hôpital Trousseau, un an plus, tard, le 12 juillet 1925.
Je ne sais pas ce qui causa son décès. L'hopital pédiatrique Trousseau était alors en pointe dans la lutte contre les maladies infectieuses.
Ce décès causera une première dépression de Génia, qui eut du mal à s'en remettre.
Madeleine, la dernière née en 1941, n'avait pas connaissance de l'existence de ce premier enfant. Ce sont mes recherches dans les archives parisiennes, qui nous le révèleront.
Néanmoins, la vie a continué et Daniel, leur second fils naquit le 30 novembre 1926, quatre mois après ma mère.
Il deviendra son compagnon de jeux.
Je porte son prénom.
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Génia et Max vivaient des revenusde leur atelier de parage à façon et avaient de nombreux clients.
Ils purent se permettre de profiter des congés payés, instaurés à partir de 1936, par le Front Populaire.
De nombreuses photos les montrent au bord de la mer. La vie dut leur paraître bien plus agréable qu'a Varsovie.



Max et Génia avait tout un réseau d'amis et Daniel était souvent de la partie.

Max, comme maroquinier à façon s'impliqua dans la "Société des Amis de Varsovie" . Madeleine savait qu'en 1939, il était pressenti comme son futur Président, avant que les temps sombres n'arrivent!
Il ne reste qu'une seule photo ,de l'avant-guerre où figure Max, tout a été détruit pour que les nazis ne s'emparent pas des documents.
Max figure sur cette photo de la "Société des Amis de Varsovie", en 1935.
Il est debout, tout en haut, à gauche.

Puis les temps sombres arrivèrent !
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Madeleine, la troisième enfant du couple naquit en juillet 1941. Pressentant les mauvais jours, mais aussi en raison d'un nouvel épisode dépressif de Génia, Max et Génia la confièrent à une nourrice à Fontainebleau. Ils avaient demandé à la nounou de Daniel, Stacha, d'aller régulièrement la payer, ce qu'elle fit jusqu'a la Libération.
Dans les souvenirs de Madeleine se mêlaient les visites de ses parents et de Daniel, l'ours en peluche que son frère lui avait donné et la gentillesse de cette nourrice, qui lui, servit de mère jusqu'a l'âge de 5 ans. Elle gardait d'autres enfants, et Madeleine aimait pouponner avec elle.

Madeleine, bébé chez sa nourrice en 1941.
Madeleine a 5/6 ans, à la libération.

Pendant ce temps là, vers la fin 1941 ou début 1942, Max, Génia et Daniel quittèrent leur appartement de la rue d'Albouy et se cachèrent.
Deux sources m'ont permis de reconstituer le drame qui les toucha:
- le dossier de spoliation de la petite entreprise de Max et
- le livre de Johanna Lehr, "Au nom de la loi. La persécution quotienne des juifs à Paris, sous l'occupation" où un chapître est consacré à l'arrestation de Génia.
Dans le dossier de spoliation d'une quarantaine de documents
- l'administration française montrait une zèle fou pour spolier les biens et l'argent des juifs-,
il est mentionné que la famille n'était pas à son domicile au moment de la rafle du Veld'hiv, le 16 juillet au matin.
"Monsieur Kronental devait être arrêté le 16 courant, mais ce juif polonais est en clinique, très malade. Madame Kronental a été" internée dans une maison de santé, ayant perdu la raison. Il ne reste qu'un fils de quinze ans et demi, juif, mais français, qui a quitté la classe" de 4ème au Lycée Buffon, pour faire marcher l'entreprise de son père. Il travaille avec une ouvrière. (entreprise ayant conservé une activité réduite).
Il s'agit d'une entreprise de PAREUR, spécialité assez rare, sur la place. Le matériel est relativement important. Il n'y a aucun stock de marchandise,, le métier de pareur étant un métier de façonnier exclusivement". (extrait de la lettre envoyée le 7 juillet 1942, par Mr Georges Lasfargues - administrateur provisoire de biens- à un contrôleur du Commissariat aux questions juives).
Dans une autre lettre, on apprend qu'en 1937; Max ermployait 5 ouvriers.
Il est redit que Daniel dirigeait l'entreprise car "son père était en traitement à l'hôpital depuis de longs mois."
Dans un réponse à la requête de l'UGIF récusant la nomination de l'administrateur de biens, Mr Lasfargues - qui décidément a dû malmener Daniel pour lui soutirer des informations- envoie un courrier au Commissariat Général aux questions juives le 27 novembre 1942:
" Ces deux juifs (Moszek Kronental et sa femme) n'étaient pas dans une maison de santé, ainsi que le fils me l'avait affirmé à plusieurs reprises. Ils s'étaient tout simplement enfuis.
Aujourd'hui le fils mineur Kronental a reconnu m'avoir menti, mais il soutient contre toute vraisemblance, qu'il ignore l'adresse de ses parents, avec qui il n'aurait plus eu de rapports depuis le début juillet 1942.
L'unique ouvrière employée dans l'entreprise m'a appris que les parents habitaient un petit hameau près de Juvisy.
Le fils m'ayant affirmé que ses parents (le père tout au moins) était dans une maison de santé à Juvisy-Sur-Orge, au cours de la discussion que j'eus avec lui, m'affirme qu'ils étaient en Seine et Oise. Mais qu'il ne pouvait pas les voir, puisqu'il lui est interdit de quitter le département de la Seine."




Ainsi, nous pouvons nous imaginer, le cheminement de la famille Kronental, à la veille de la rafle du Veld'hiv.
Ils ont quitté leur appartement, seul Stacha, la nounou de Daniel en avait la clef.
Tante Génia, après l'accouchement de Madeleine, en, juillet 1941, eut un nouvel épisode dépressif. Elle a été en clinique. Ce que dit Daniel est vrai. Dans un certificat de situation de l'hôpital. psychiatrique de Maison Blanche, établi en décembre 1953, on peut lire :
"Notion d'un accès antérieur de type maniaque, consécutif à un accouchement et traitée en maison de santé libre de décembre 1941 à juillet 1942- et d'un accès dépressif antérieur, 16 ans avant son entrée à Maison-Blanche, à la suite du premier accouchement."
Dans une lettre du 1er janvier 1942, adressée au frère de sa mère, Daniel écrit :
"Mes parents sont actuellement en clinique. J'ai eu une petite soeur Madeleine, elle a maintenant 9 mois (,,,). A la suite de sa naissance, ma mère a été malade psychiquement. Elle est restée en clinique neuro-psychiatrique. Et mon père a eu un phlegmon de chagrin. Mais maintenant, ça va mieux et tous deux sont en convalescence".
Daniel a utilisé les maladies passées de ses parents pour alimenter son récit et préserver ses parents, devant l'administrateur de biens! Ce n'a pas dû être facile à vivre pour un si jeune adolescent.
Ses parents devaient effectivement être en banlieue.
Maman nous a raconté qu'une fois,Daniel et elle rentraient en métro, après le couvre-feu. Un policier les a contrôlés, mais leur a dit : "Dépêchez vous de rentrer et ne sortez plus après l'heure du couvre-feu!" .
Je ne sais pas si c'était fin 42 ou début 43, ni si Daniel habitait chez mes grands-parents pendant que ses parents étaient absents.

Cette lettre de Daniel
à son oncle
date du 1er janvier 1942.
Marcelle est la femme de son oncle; lui est le frère de sa mère.
Le 13 mai 1943, Max, Génia et Daniel sont retournés dans leur appartement de la rue d'Albouy car il était affiché un relevé des compteurs de gaz et d'électricité.
Quand ils entendirent sonner, ils allèrent ouvrir, mais c'était la police française, du service spéciale des Affaires juives de la police judiciaire!
Johanna Lehr a retrouvé les rapports stipulant leurs arrestations, la crise de nerf de Génia et son envoi à l'infirmerie du dépot, ainsi que le transfert de Max et Daniel, le jour même à Drancy.

Dans son livre " Au nom de la loi" , la persécution quotidienne des juifs à Paris, sous l'occupation, Joahanna Lehr consacre un chapître, à l'infirmerie spéciale de la Préfecture de Police.
La seule archive, non détruite, concerne le cas de tante Génia.
Le déroulé est glaçant.
L'auteur s'est appuyée sur le rapport du service spécial des Affaires Juives de la Préfecture, au sujet de l'envoi de Golda Kronental à l'infirmerie spéciale, le 13 mai 1943.
Elle n'était pas "gérable " par les officiers de police.
Cela lui sauvera la vie.

Le chapître commence commence comme écrit à gauche.
Et la dernière phrase est :
" de Drancy sur ordre des autorités allemandes; après guérison, elle sera dirigée sur ce camp d'internement."
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Pour l'historienne Johanna Lehr, ce document est exceptionnel, parce que tous les rapports d'arrestation de la "brigade Permilleux" ont été détruits en décembre 1949, par la responsable du service des Archives de la Préfecture.
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C'est le seul document signé de la main de Charles Permilleux, au moment où il prit la tête du service spéciale des Affaires Juives, en novembre 1942 et à l'été 43.
La fin de l'histoire fut dramatique pour Max et Daniel, plus "chanceuse" pour Génia.
Max et Daniel restèrent quasi deux mois à Drancy, qu'il quittèrent pour Auschwitz, le 18 juiillet 1943 par le convoi n°57 avec 1000 personnes dont 137 enfants.
On trouvera à la page de Daniel, des lettres de Drancy qui nous renseignent sur leurs conditions de survie à Drancy.
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Ne sont revenus du co nvoi 57 que 43 personnes dont 16 femmes
A titre d'information : On trouve dans ce convoi Henry Bulawko (24 ans); le rabbin Samy Stourdzé (25 ans) résistant; Alma Rosé (37 ans); Hélène Rounder (21 ans), survivante;
Armand Steinberg (32 ans), un des trois survivants de la rafle de la rue Sainte-Catherine (Lyon)- dont le témoignage est lu au procès de Klaus Barbie- médecin, centenaire. Il a fait l'objet d'un documentaire : Le Témoin impossible ;
Alice Hohermann (40 ans) ; Gabriel Bénichou( 16 ans), survivant; sa sœur Raymonde Israël (28 ans) et son beau-frère Moïse Israël (32 ans), survivant ; Alma Rosé (36 ans), la cheffe d'orchestre de l'orchestre des femmes d'Auschwitz.
Ce que Génia a appris, après guerre, par deux déportés de retour (Ernest Skalka et Abram Mandel) à l'Hotel Lutétia (lieu de regroupement des déportés) : Max aurait travaillé jusqu'au 15 septembre 1943 et aurait été tué d'une balle parce que ne pouvant plus transporter une pierre.
En ce qui concerne Daniel, d'après ce que Madeleine a su, c'est qu'il serait décédé pendant le transport.
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Quant à Tante Génia, elle fut finalement transferée à l'hopital psychiatrique de Maison-Blanche, où elle fut protégée par un réseau de médecins, d'infimières et de personnels médicaux dévoués et efficaces. Elle se souvenait avoir fait office de garde-malade et tricotait divers vêtements pour les malades. Elle sortira de l'hopital le 6 janvier 1945.
Il lui faudra un an pour récupérer son appartement (qui avait été totalement vidé) et donner un logement à sa fille. La bataille pour faire valoir la reconnaissance de la déportation de son mari et de son fils Daniel prit plusieurs années, ainsi que la récupération du fond de l'entreprise de Max. Madeleine se souvenait que les premières fois qu'elles pourent réintégrer le 21/23 rue d'Albouy (devenu rue Lucien Sampaix, après guerre), sa mère et elle devaient se partager une cuillère pour manger et dormait à même le sol!​ Génia se remaria en 1948 avec Félix Fajnberg, qui lui aussi avait perdu sa famille​. Il adopta Madeleine.


Félix a été totalement adopté par notre famille, il était, comme Génia et Madeleine, de toutes les fêtes, voir même de vacances.
Il m'offrit, pour mes 13 ou 15 ans, une chevalière en or, avec mes initiales gravées.
A gauche, avec Madeleine et Génia, certainement en 1948.
A droite en 1952, avec ma Tante Marie qui me tient debout, Victor et Zizou, mon cousin.
