L'histoire de mon père Szmul et de son frère Itzack


Notre patronyme a à voir avec le petit hameau de Czalcyn à 4km de Lopuszno.
La communauité juive ne vivait pas seulement à Lopuszno mais également dans de petits villages (shtetl) dépendant de Lopuszno (appelés kolonis).
Il semble que quatre générations de Czalczynski soient nés à Olszowka, l'une de ces petites kolonis, à 5 km de Lopuszno.
Mon père est né à Lopuszno et a vécu à Wloszczowa à une trentaine de km.
Beaucoup de ses parents habitaient Jedrzejow ou plus au sud Miechow.
Les parents de sa mère vivaient dans un petit shtetl "Klimontow" un peu au sud de Jedrzejow, près de Sedziszow.
Mon grand-père Kasriel vivait là avec sa famille, jusqu'au dècès de sa femme en 1919.
Il se remaria et partit s'établir à Wloszczowa
Mon père, une histoire de déraciné
J'ai eu la chance d'enregistrer son histoire, de sa naissance en 1915 à son arrivée à Paris en novembre 1946. Il y a vécu 60 ans.
Il y est décédé une semaine après ma mère le 14 septembre 2007.
Mon père est né à Lopuszno et a vécu à Wloszczowa à une trentaine de km.
Beaucoup de ses parents habitaient Jedrzejow ou plus au sud Miechow.
Les parents de sa mère vivaient dans un petit shtetl "Klimontow" un peu au sud de Jedrzejow, près de Sedziszow.
Mon grand-père Kasriel vivait là avec sa famille, jusqu'au dècès de sa femme en 1919.
Il se remaria et partit s'établir à Wloszczowa.
La jeune famille Czalczynski vécut à Klimontow
A Klimontow vivait la famille de Perele Landschaft, la mère de mon père.
Je suppose que le jeune couple s'y installa dès le mariage.
Ils avaient dix ans de différence d'âge. Mes propres parents avaient onze ans de différence.
Quand mon père est né, il avait un frère Meyer-Ber né en 1911.
Quand sa mère est décédée, du typhus, disait mon père, en 1919, elle venait d'accoucher de Moshé en 1918. Mon père n'avait pas encore 4 ans.
Il fut accueilli pendant quelques mois par une de ses tantes, Blima, soeur ainée de sa mère à Miechow. Blima et son mari avaient un moulin.
Le petit Moshé était gardé par la mère de Kasriel, Fajgla et le plus grand par la mère de Perele, Ruchla, à Klimontow.
La famille recomposée s'installa à Wloszczowa
Après le traditionnel deuil d'un an, mon grand-père se remaria avec Fajgla (Feigele en yiddish) Mordkowicz. Elle était originaire de Jedrzejow mais vivait avec sa famille à Wloszczpwa. Son père y était tanneur.
La famille recomposée s'installa 4 rue Wessola.
Ils vivaient dans une grande pièce dans laquelle mon grand-père installa ses outils et machines de cordier.
Les parents dormaient dans un lit et les enfants dans un grand lit. Ils furent 3 jusqu'en décembre 1926, quand naquit Itzack, le dernier garçon de la famille.
Les revenus de la famille étaient modestes, mais ils n'eurent jamais recours à la charité de la communauté.
Kasriel était très observant et éduquait ses enfants dans le respect de la religion. Tous les enfants allèrent dès 5 ans au Heder (école religieuse) où ils apprirent l'hébreu et le yiddish.
Tous les garçons firent leur Bar-Mitzva.
Dès 13 ans, ils entrèrent en apprentissage pendant deux ans.
Meyer Ber commença chez un boulanger, mais il était incommodé par les poussières, puis il trouva un sellier.
Il en fit son métier.
Mon père fit son apprentissage chez un coupeur de tiges (chaussure).
Il fera plus tard une école professionnelle de l'ORT à Varsovie pour devenir modèliste dans la chaussure.
Cela devint son métier à Wloszczowa comme à Paris.
Le sionisme de mon Père
Les mouvements de jeunesse encadraient les jeunes dans beaucoup de villes et shtetl. Après être passé pendant un an à "Ha Shomer Ha Tsayir" (mouvement sioniste de gauche, qui s'effondra au bout de quelques années dans sa ville), il intégra un mouvement sioniste de droite, tout nouveau dans sa ville qui attirait un grande partie des jeunes: le Bétar.
Dans les années 1932/33, il partit, avec l'autorisation de son père, faire un stage de deux ans ( mon père disait Harchara), pour préparer son départ pour la Palestine.
Avec une trentaine de jeunes, ils formaient une petite communauté, subvenaient à leur besoin par la pratique de multiples métiers manuels et reçurent une formation para-militaire, sous l'égide de l'armée polonaise.
Ce fut dans la région de Wierzbnik, se rappelait-il.


A gauche, son groupe du Bétar à Wloszczowa ( premier assis par terre à droite) . A droite, pendant l'Harchara.
L'ORT à Varsovie 1935/36
De 1935 à 1936, il suivit des cours de modélisme à Varsovie.
Il travaillait comme coupeur de tiges le matin et prenait ses cours à l'école, l'après midi. Ils vivaient dans une chambre louée chez des habitants.
A l'ORT, il apprit à faire des chaussures et à les dessiner pour les créer.
C'était une grande école professionnelle avec de nombreuses sections.
Elle était en lien avec la communauté juive et soutenue par elle et des mécénes.; C'est devenu un réseau international d'apprentissage

Mon père, à 'l'ORT avec un groupe de sa classe. C'est le 3éme en haut en partant de la droite.
Il avait obtenu un prêt du père d'un de ses amis pour s'y inscrire et payer sa formation.
Il l'a remboursé un formant son copain.
Retour à Wloszczowa 1936-39
Pendant les 3 années qui suivirent, la vie de mon père a Wloszczowa était très prometteuse : il ouvrit sa propre entreprise de chaussures avec une douzaine d'ovvriers.
Il aidait sa famille financièrement qui vécut ses plus belles années, malgré les gros nuages qui planaient au dessus de l'Europe et la Pologne. Malgré, également, un renforcement de la droite nationaliste polonaise qui recourrait à un antisémitisme sans complexe.
Et la guerre éclata!
1939-1940 : Pendant un an, les restrictions contre le juifs s'accumulèrent : réquisitions, agressions, exactions, port de l'étoile de David bleu, taxes de plus en plus lourdes, chasse aux jeunes pour les envoyer en camp de travail.
Mon père et ses deux frères s'étaient construits des cachettes pour échapper aux réquisitions.
1,940-41 : Un an après leur arrivée, les nazis imposèrent aux juifs de vivre dans un espace réduit. Avant leur arrivée, 3000 juifs vivaient à Wlosczowa. Avec la mise en place du Ghetto dans une petit quart de la ville, ils se retrouvèrent à plus de 4000 avec ceux qui étaient venus s'y réfugier, fuyant les massacres.
Sa famille dut donc déménager et la fermeture du Ghetto rendait tout commerce avec "l'extérieur," quasi impossible.
En mai 41: faute de mettre la main sur les ainées, les allemands prirent Itzack, le plus jeune des frères Czalczynski, agé de 14 ans et demi.
Ils finirent par apprendre qu'il était dans une usine de fabrique d'armement dans la ville de Skarzysko-Kamienna.
Il y resta trois ans et demi. Puis avec l'avancée russe fut transféré à Czestochowa à une centaine de km vers l'ouest jusqu'en janvier 45.
Itzack fut de ceux qui furent emmenés en train, dans des wagons à bestiaux jusqu'à Buchenwald, près de Weimar en Allemagne.
Il fut libéré par les américains en avril 45.
Le 19 septembre 1942 : tous les juifs de la ville furent rassemblés par les nazis et transportés à Treblinka, où ils périrent le jour de Yom Kippour..
Mon père fut repoussé par un nazi pour continuer à travailler dans la ville.
Mais ses parents, ses deux frères, la femme et les deux enfants de Meyer-Ber furent dans ce même transport.
Quelques jours après le gazage de sa famille (qu'il apprit par le retour de quelques jeunes qui s'étaient cachés sous des piles de vêtements), il décida avec une quinzaine de jeunes juifs, de quitter le Ghetto, d'acheter des armes et de rejoindre d'autres combattants dans les forêts alentours.
La résistance polonaise comme la communiste refusèrent de les intégrer dans leurs troupes.
C'est en voulant acheter des armes, par l'entremise d'un polonais qui se disait de la Résistance, qu'ils furent donnés aux nazis. Ces derniers les encerclèrent.
Mon père qui avait une grenade à la main, la jeta sur les soldats en hurlant. Quelques uns, comme mon père réussirent à s'enfuir.
Mon père se dirigea vers des marais où les chiens perdirent sa trace, ce qui le sauva, contrairement aux autres fuyards.
Il apprendra ^plus tard que tous ses copains furent repris et tués. Il avait trois balles dans l'épaule!
Mon père prit contact avec des amis polonais, qui lui trouvèrent une planque dans un grenier.
Il y passa deux longues années, sans sortir, sans parler, vivant au gré du temps, gelé l'hiver, en nage l'été, mû par le sentiment de vengeance..

Plus de deux ans, dans un grenier
Pour mon père, ces années coupées de tout, furent difficiles à vivre, d'autant que la famille qui l'hébergeait, inquiète des conséquences mortelles possibles si mon père était découvert, cherchait à s'en débarrassé. Mais en même temps, elles lui forgèrent un mental à toute épreuve.
Rien ne furent plus inquiétant que ces années où ses logeurs cherchaient le meilleur moyen de se débarrasser de lui, où sa famille avait disparu de la pire manière, où il se sentait seul au monde!

la famille polonaise Mularczyk qui hébergea mon pèrede 1943 à 1945.
La Libération : 25 janvier 1945
Mon père resta un an et demi dans sa ville de Wloszczowa. .Le commandant juif de l'armée rouge sympathisa avec lui.
Il reprit son travail dans la chaussure chez son ancien patron et se consacra à tenter de reconstruire sa communauté juive, donner une sépulture à ces copains tombés sous les balles nazis..
Mais l'antisémitisme renaissant en Pologne, le pogrom de Kielce (juillet 1946) et les menaces de celui qui les avait donnés aux nazis (il était devenu policier), le contraignirent à quitter cette Pologne devenue un cimetière pour les juifs.
Il était, préalablement parti à la recherche de survivants de sa famille, dans les villes environnantes. Il y retrouva quelques cousins germains (du côté de sa mère : des Landschaft), sortis de différents camps de Pologne ou d'Allemagne.
Quasi Tous quittèrent la Pologne à tout jamais .
Ils se regroupèrent à Breslau (Wroszlaw), d'abord avant d'être considéré comme des "personnes déplacées" à Munich.
Apatride à Munich, comme D.P.
(Deplaced People)
Mon père resta quatre mois à Munich avant d'arriver à Paris, certainement clandestinement et avec de faux papiers.
La Croix Rouge l'avait placé chez un ancien aristocrate anti-nazi (il avait un fils attardé mental) qu'il appelait le Baron.
Il entretenait son jardin.
Un matin, il se réveilla ayant vu le nom de son jeune frère, en rêve sur une liste.
Le baron le conduisit immédiatement à la Croix Rouge où effectivement il retrouva le nom de son frère.
Les retrouvailles se firent dans le no man's land entre la Suisse et l'Allemagne. Apatride, mon, père ne pouvait entrer en Suisse.
Itzack-Jack avait été pris en charge par la Croix Rouge et accueilli dans des internats Suisse.
Après avoir été soigné et nourri, il faisait une formation professionnelle dans l'ingénierie à Genève, sous l'égide de l'ORT.
Ayant appris le français, Jack et mon père durent opter pour la France et Paris pour leur nouveau départ.
Papa et le Baron à Munich en 1946.
Nous n'avons jamais su son nom.
Il avait été placé chez lui, comme apatride, par une organisation juive.
Il entretenait son jardin.
C'est sur son insistance, après que mon père lui ai raconté son rêve prémonitoire, qu'ils allèrent consulter les listes de la Croix Rouge et qu'il retrouva son frère Itzack, en Suisse.


Papa au milieu des cousins retrouvés à Munich, entre septembre et novembre 1946.
L'installation à Paris
Mon père arriva à Paris, avec de faux papiers fin novembre 1946.
J'ai découvert ce fait dans son dossier de naturalisation.
Controlé à la mi 1947, il écopa d'une amende et d'une semaine de prison.
Il fut rejoint par son frère cette année là et ils cohabitèrent pendant deux ans, devenant saisonnier dans la chaussure.
Mon père essaya de monter une petite entreprise de chaussure en collaboration avec ses cousins Ziggy et Henri.
Cette vie difficile et l'enclenchement de la guerre froide, décidèrent Oncle Jack a quitté la France, l'Europe... pour l'Australie.
A la mort de mon père, nous avons trouvé son visa pour l'Australie : il comptait l'y rejoindre.
Mais cette année 1949, il rencontra ma mère. Ils se marièrent en 1950 et je naquis l'année d'après.


